Ecrire pour vous - Discours
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UN AMOUR SUR MESURE (1)

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CHAPITRE I
 
Le coup m’est tombé dessus du jour au lendemain, comme un poignard dans le cœur, comme ça, sans prévenir… C’était l’été, on devait se voir deux jours après. J’avais préparé déjà dans ma tête toute ma soirée avec lui et emmené dans mes bagages des photos, des souvenirs de mon enfance et les lettres de mes ex-amoureux que je voulais absolument lui lire. Je voulais tout partager avec lui. Je voulais le faire rentrer dans mon jardin secret par la grande porte…
Jamais, au grand jamais, je n’avais eu un tel sentiment d’appartenance à quelqu’un. Que j’en sache plus sur lui ou qu’il en sache plus sur moi n’avait aucune importance car l’essentiel n’était pas là. Entre nous, c’était autre chose, c’était une évidence.
Mais voilà, ça ne s'est pas passé comme je l'avais imaginé...
Cette évidence avait vu le jour quelques mois plus tôt au début du printemps.
Cela devait être un matin comme les autres, semblable à tous les autres matins. Un matin, sans joie extrême mais sans tristesse non plus, un matin banal, un matin d'habitude, un matin de femme seule que personne n'attend et qui n'attend personne.
Il était 7h et j'étais en partance pour la Bretagne, région chère à mon cœur et berceau de mon enfance. J'avais décidé d'aller m'acheter un appartement là-bas et de vendre celui dans lequel j'étais en région parisienne. Cette idée m'était venue en voyant un programme  tout neuf sur internet dans la région du Morbihan. Un vrai coup de cœur et soudain l'envie de prendre mes clics et mes clacs et de partir m'installer là-bas. Changer d'air, changer d'environnement, changer de vie !
Et je l'ai rencontré... Dans le TGV...
J'avais changé de place à la dernière minute car celle que j'avais réservée ne me convenait pas. Il y avait un type dont la tête ne me revenait pas et je n'avais pas envie de faire 500kms à côté de cette tête-là.  J'ai donc changé de place et me suis mise à l'aise dans celle en vis-à-vis où je me suis sentie bien immédiatement.
Et il est arrivé...
Grand, mince, beau, un casque vissé sur les oreilles... Oui, très beau.
Il s'est assis en face de moi. Je ne sais pas si on s'est regardé à ce moment-là. Je ne crois pas, ou alors brièvement...
Le train a démarré, j'étais barbouillée, je n'avais pas bien dormi car la veille un acheteur s'était désisté et ne voulait plus prendre l'appartement que je vendais.
Or, j'allais signer pour l'autre, du coup, j'étais contrariée. 
Quelques minutes plus tard, le groom des petits déjeuners est passé avec sa voiturette pour nous demander si l'on désirait quelque chose. Comme je n'avais pas très faim, j'ai demandé un thé vert et un mini pain au chocolat mais il n'y en avait pas, il n'y avait que des pains au chocolat non mini, normaux quoi ! Alors, je n'ai pris qu'un thé vert.
Puis, il s'est adressé à lui. Et il a pris un thé vert et un pain au chocolat normal.
Et je l'ai entendu me dire "vous voulez ?" tandis qu'il partageait son pain en deux.
Je le savais...
Nos regards s'étaient à peine effleurés que je savais qu'il allait partager ce petit pain au chocolat avec moi.
J'acceptai...
Tout le reste du voyage ne fut que conversation comme si nous nous connaissions depuis des années. Nous avons parlé, nous avons souri, nous avons ri, il n'y avait aucune séduction de part et d'autre, juste un bien-être et nos regards qui se croisaient, se recroisaient et s'entrecroisaient. J'étais bien, il était charmant...
Il était fin, il était drôle et il était militaire...
- Ah bon ?
- Oui, je suis Gendarme, Colonel de Gendarmerie !
- Ah oui, ça rigole pas !
Je suis petite-fille de militaire, arrière-petite fille de Général, et ça me bouleverse de l'entendre me dire qu'il est militaire.
- Vous avez fait Saint-Cyr ?
- Oui...
L'émotion me prend à la gorge, j'ai tellement de souvenirs de Saint-Cyr. Adolescente, j'allais au Triomphe pendant les vacances d'été et je dansais jusqu'à l'aube dans les bras de beaux militaires après avoir assisté tout l'après-midi aux démonstrations terriennes et aériennes des élèves, à leurs chants magnifiés par leurs voix, tous en chœur, qui me chaviraient à chaque fois et me faisaient monter les larmes aux yeux.
- C'est incroyable ça...! Vous vous appelez comment ?
- Werner, et vous ?
- Chantal...
- Et vous que faites-vous ?
- Moi...? Je suis Ecrivain... et un peu journaliste aussi. Et puis j'écris un livre, une autobiographie, qui va s'appeler "la tempête du silence"...
Et j'ai un site internet...
Il avait mon prénom, je lui ai donné mon nom. Il me donna le sien. 
Mais bientôt l'heure d'arrivée à destination approcha. Je descendais à la Gare d'Auray, lui aussi, il se rendait à Quiberon, chez sa mère.
- Je reprends le train dimanche à 15h45, me dit-il. Voiture 13.
Moi, je repartais le dimanche par le train du matin, à 9h45.
Si bien, qu'en arrivant à la gare, je me souviens lui avoir dit très clairement : 
- Bon, ben voilà Capitaine, nos chemins se séparent ici.
Mais je savais déjà que j'allais aller changer mon billet dans les trois minutes suivantes...
- Il reste une place Voiture 12, me dit la guichetière d'un air très concentré.
- Ah bon ? Voiture 12, vous dites ???
- Oui Madame, Voiture 12. Alors, vous la prenez ou pas ?
- C'est fou ça...
- Madame, j'ai du monde, vous la prenez ou non ?
- Euh..., ben oui, évidemment que je la prends !
- Ah ben dites-moi, vous n'avez pas l'air bien réveillée, vous !
- Pardon ???
- Je dis, vous n'avez pas l'air très réveillée. Vous entendez bien ?
Elle est folle ou quoi, celle-là ?
- Ben oui, j'entends bien, pourquoi ?
- Mmm..., oui ben on dirait pas...
Elle est barge celle-là... Complètement barge...
J'allais chez mes parents. La propriété familiale que nous avions se trouvait juste aux abords d'Auray sur la rivière du Loch. Un joli manoir, entouré de 5 ha de terrain, que mes grands-parents avaient acheté pour une bouchée de pain lors de leur retour d'Algérie juste avant la guerre de 39-45. Mon grand-père, le Colonel, était dans la Légion Etrangère et avait fait partie du 5ème  régiment d'infanterie lors des conflits d'Algérie et d'Indochine. C'était un grand blessé de guerre et à leur retour en France, ils avaient eu un vrai coup de cœur pour cette propriété dont le nom "Ker-Loch" évoque en breton "la maison de l'eau".
Quand j'arrivai, ma mère me demanda si j'allais bien.
Oui, j'allais bien et je lui en fis part.
- J'ai rencontré quelqu'un dans le train...
- Ah bon ?
- Oui, je crois que j'ai rencontré l'homme de ma vie...
- Ah bon ?
- Oui, mais ça n'est pas pour tout de suite...
- Ah bon...
Cette fois-ci, le "bon" était plus mélodieux mais insupportable quand même.
- Maman, vous ne pouvez pas me dire autre chose que "Ah bon" ??
- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?
- Je ne sais pas, posez-moi des questions !
- Qu'est-ce que tu veux que je te pose comme question ?
- Bon, c'est bon, laissez tomber...
Je soupirai, j'aurais mieux fait de me taire.
Et puis, c'était complètement ridicule ce que je disais, ça ne tenait pas debout, je le connaissais depuis trois heures enfin, et en plus, il portait une alliance.
Certes, au milieu de son doigt, mais une alliance quand même !
J'ouvris mon sac pour prendre une cigarette. Mon billet était là, rangé bien sagement entre mon permis de conduire et mon porte-monnaie. Je le pris comme un bien précieux et le regardai de longues minutes, émue...
Les images défilaient dans ma tête à toute vitesse.
Son visage, son regard, ses mains, son alliance et le petit pain au chocolat.
De temps en temps, je faisais un arrêt sur image et j'entendais alors le son de sa voix et les mots qu'il m'avait dit et puis à nouveau son regard, et puis encore son alliance...
Je finissais par mettre des points de suspension.
Deux jours plus tard, après un week-end de chien où je m'étais ennuyée comme un rat mort et où, comme d'habitude, je m'étais sentie obligée d'alimenter la conversation avec mes parents, ceux-ci n'ayant aucune imagination pour me poser les bonnes questions, je repartis donc sur Paris.
Il était 15h 20 quand j'arrivai à la gare.
Pour rejoindre le quai sur lequel arrivait le TGV en provenance de Lorient et qui s'arrêtait à Auray juste trois minutes, il me fallait emprunter un souterrain. Ce que je fis après un bref coup d'œil où je ne vis pas l'ombre d'un Werner quelconque, ni d'un Werner tout court et encore moins d'un Werner unique.
15h25, personne...
15h30, personne...
15h35, toujours personne...
Je brûlais d'impatience. Mon cœur battait la chamade.
Et s'il ne venait pas ? Et s'il avait eu un empêchement ? Et s'il avait changé d'avis ? Ou changé son billet ? J'imaginais les pires scénarios tout en compulsant ma montre fiévreusement.
15h38, "Ah mon dieu, le voilà...!"
De sa démarche féline, il arriva enfin sur le quai d'en face, je vis qu'il m'avait vue. Il détourna la tête un bref instant comme pris par une soudaine timidité. Puis, il emprunta le souterrain à son tour avant d'arriver, chevaleresque, devant moi.
- Voilà le soleil de la Bretagne, dit-il, en me regardant.
Parlait-il de moi ou du beau temps ?
Je lui souris...
Le train arriva à 15h45 pétantes. Il m'aida à monter ma valise et je pris place dans le wagon n°12 qui m'était imparti sur le siège côté couloir n°15 tandis qu'il se dirigeait vers le sien, son wagon n°13, qui juxtaposait le mien.
A peine assise, il débarqua et s'installa en face de moi, la place était libre...
- Je peux ?
- Oui, bien sûr...
Evidemment qu'il pouvait, je n'attendais que ça.
Je lui racontais alors mon week-end dans le menu détail et bien que mes propos étaient d'une banalité accablante, son regard pétillait dès que j'articulais un mot.
Moi, j'étais suspendue à ses lèvres et à ce qu'il me renvoyait en miroir.
Mais j'étais surtout dans un état de bien-être inimaginable... 
Jusqu'à ce que notre conversation soit interrompue par une voyageuse acariâtre assise sur le bas côté qui nous somma pratiquement de nous taire.
- On s'en fout de ce que vous avez fait ce week-end !
- Pardon ???
- On s'en tape de votre week-end !
Décidemment, encore une dingue !
Mon sang ne fit qu'un tour, je la fustigeai du regard.
- Euh, excusez-moi mais on est dans un train, j'ai tout de même le droit de discuter comme je veux, avec qui je veux et de raconter mon week-end, que ça vous plaise ou non !
Aussitôt Werner me proposa de le rejoindre dans son wagon.
- Il y a une place libre à côté de la mienne, venez...
Sans attendre ma réponse, il prit mes bagages et, ni une ni deux, m'embarqua dans ses quartiers juste à côté de lui.
A trois centimètres et demi de son épaule gauche.
C'est simple, quand je lui parlais, ma bouche était, à vol de libellule, à huit centimètres de la sienne.
J'étais tellement proche de lui que je ramenais ma tête droite comme un "i" à la fin de mes phrases pour éviter de trop la pencher de son côté.
Ou alors,  je regardais par la fenêtre nonchalamment le paysage qui défilait sous mes yeux, en prêtant une attention particulière aux maisons, aux toits de maisons, aux champs labourés et aux poteaux de signalisation de la SNCF.
C'était le charivari, je ne contrôlais plus rien.
Cette soudaine intimité avec lui où nos deux corps se frôlaient presque, tout en étant sur la réserve, était troublante.
- On pourrait peut-être se tutoyer, Capitaine ? Non ?
- Oui, je suis d'accord...
Nous nous sourîmes...
- Et si on allait prendre un petit truc au bar ?
Il approuva...
- C'est une excellente idée.
Quelques minutes plus tard, allez savoir pourquoi, moi-même je m'en étonne encore, j'ai osé le photographier en long, en large et en travers alors qu'il était appuyé contre la rambarde du wagon-restaurant, les bras croisés en me regardant comme un merlan frit.
C'était trop adorable, il se laissait faire comme si nous étions ensemble depuis des lustres et que, ma foi, c'était tout-à-fait normal que je le prenne en photo. 
Gravé à jamais sur mon portable...
Et dans mon cœur...
Après cette séance photos complètement impromptue, nous prîmes une boisson et là, soudain, sans crier gare, il me donna une pièce, je cite, de 25 cents canadiens, à l'effigie de la Reine Elisabeth d'Angleterre au recto, et au verso, frappée de l'épreuve féminine de hockey sur glace lors des jeux olympiques de 2002.
Cette pièce n'a pas quitté mon porte-monnaie depuis et je ne sais toujours pas aujourd'hui pourquoi il m'a donné cette pièce.
Sans doute, pour que j'aie un souvenir de lui...
Les deux heures qui nous restaient encore pour rejoindre Paris passèrent à toute vitesse. Après avoir regagné nos places, nous continuâmes à discuter à bâtons rompus et même à oser quelques confidences, toujours à deux doigts l'un de l'autre et toujours aussi bien.
- Moi, je suis entouré de gens avec qui on se parle mais on ne se dit rien, me confia Werner dans un souffle.
- Oui, dis-je, je connais...
Il venait de formuler quelque chose qui correspondait exactement à ce que je vivais moi au quotidien, que ce soit avec ma famille, mes enfants ou mon entourage.
Ses propos avaient une résonance en moi tout simplement incroyable.
Je le connaissais depuis deux jours et pour la première fois de ma vie, j'entendais quelqu'un qui parlait le même langage que moi.  
C'était inouï, complètement surréaliste...
- Et tu as des enfants ?
- Oui, trois garçons...
- Pas de fille alors ?
- Hélas...
Moi, j'ai 2 filles et un fils.
Il me parla peu de sa femme, mais je pouvais lire dans ses pensées que sa vie conjugale n'était pas au beau fixe.
Je ne lui posai pas de questions plus avant.
Je regardai ma montre...
Il était 18h45. Dans moins d'une demi-heure, le TGV arrivait à Paris.
Un énorme silence s'installa entre nous...
On ne se parla quasiment plus jusqu'à l'arrivée...
Dans quelques minutes, nous allions nous quitter, là, sur le quai de la gare comme deux imbéciles et certainement sans savoir quoi se dire.
Et effectivement, c'est ce qui s'est passé. On ne s'est rien dit. 
Il m'a embrassé sur le front comme un gentil garçon "et ron et ron, petit patapon" et m'a fait  promettre de lui faire signe dès que mon livre sortirait.
- D'accord...
Et il est parti...
Je l'ai vu mettre son casque sur les oreilles, il s'est retourné une fois, on s'est regardé et puis il a disparu.
Je sortis de la gare à mon tour et j'allai récupérer ma voiture que j'avais laissée non loin de la Tour Montparnasse.
Curieusement, je n'étais pas triste...
Comme si je savais intuitivement que j'allais avoir des nouvelles très vite.
 
 
 
CHAPITRE II
 
Elles sont tombées dès le lendemain par l'intermédiaire de mon site d'écrivain.
J'ai reçu un mot de sa part, un mot merveilleux, un mot sublime...
Jamais un homme ne m'avait parlé ainsi.
 "Parmi les choses que j’aurais aimé exprimer, si ma gorge ne m’avait pas trahi en se resserrant, il y a le respect profond que je te porte. Chantal, tu es formidable, à l’heure où les êtres se recroquevillent, tu éclos, tu rayonnes. La force qui abrite ta fragilité m’émeut. J’ai confiance en toi."
Et il terminait par un Post-Scriptum me faisant promettre de lui faire signe dès que mon livre sortirait.
 "Une promesse est une promesse", écrivait-il à la fin de son commentaire.
Je n'avais jamais entendu des mots pareils.
D'une telle profondeur en si peu de lignes...
Le soir même, je rajoutai quelques photos de moi sur ma page de présentation, mue par une envie soudaine d'enrichir mon site et quelques heures plus tard, je recevais un deuxième message de sa part aussi beau que le premier.
"Merci pour les photos, tu y es merveilleuse..."
Comme si ces images que j'avais postées de moi lui étaient destinées et que je les avais mises juste pour lui.
C'était trop touchant...
Mais je n'avais évidemment, ni son e-mail, ni son téléphone, ni rien pour communiquer en retour avec lui.
Par hasard, je le recherchai sur Google...
Et là, Eurêka, je tombai immédiatement sur un célèbre site de vieux copains où je vis qu'il était inscrit. Nous étions le 1er avril, quelle meilleure occasion que ce jour-là, je vais lui faire un Poisson.
Ni une, ni deux, je pris ma plume et lui écrivis un  poème.
Je n'ai plus les mots exacts du contenu de ce que je lui ai envoyé mais en gros, il s'agissait d'une femme dans un train qui le prenait en flagrant délit de je ne sais quoi et lui passait les menottes.
J'appris le lendemain qu'il avait reçu ce message dans ses spam, or, il n'ouvrait jamais ses spam, les supprimant dès qu'il en recevait,  mais là, pris par une sorte d'intuition, il les avait ouvert.
Il me répondit sur le champ, toujours avec ce phrasé magnifique que je n'avais jamais rencontré chez quiconque avant lui :
 "Un grand merci pour un petit clin d'œil".
Puis, quelques lignes, m'avouant qu'il n'avait réceptionné mon message que le 2 avril mais que cela le rendait encore plus heureux de ne l'avoir reçu que le 2 et non le 1er.
Adorable, je fondais en le lisant...
Et il terminait en me donnant son mail jugeant inutile désormais de passer par ce site de vieux copains.
J'étais bien d'accord et je le remerciai instantanément en lui déclarant combien j'avais apprécié le voyage en sa compagnie et qu'il me semblait que je le connaissais depuis toujours.
"C'est le genre de rencontre qu'on aimerait prolonger dans le temps."
Je reçus une réponse le soir-même aux environs de 23h dans laquelle il me disait que nous savions très bien lui et moi que notre rencontre n'était pas une rencontre ordinaire mais, ajoutait-il, "les histoires avec les hommes mariés ne finissent jamais bien. Je ne veux pas te faire de mal."
Il proposait alors que nous ayons une amitié sincère et vraie et pas celle des vieux copains et que si j'y croyais, nous pourrions faire chemin ensemble. A défaut, il faudrait laisser faire l'érosion du temps...
Et il clôturait son message par "je ne sais pas comment terminer"...
Dans ce mail, tout était dit, parce qu'il n'y avait rien à terminer puisque tout commençait et pour le reste, l'érosion du temps et le mal qu'il pourrait me faire, qu'il allait me faire sans doute, et bien, on verrait bien...
Je lui répondis donc qu'on allait baser notre relation sur l'amitié car laisser faire l'érosion du temps me semblait d'une tristesse absolue.
Il enclencha la seconde instantanément avec une énergie redoutable :
"Pouvons- nous déjeuner ensemble cette semaine ?"
- YES, WE CAN...!
Oui, nous le pouvons...
Je ne sais pas pourquoi je lui ai répondu en anglais par ce message idéaliste et rassembleur qu'un autre avait dit avant moi le 4 novembre 2009.
Magnifique et repris par la foule lors de son élection présidentielle.
Barack Obama, premier président noir élu, au charisme inégalé dont la victoire a symbolisé le rêve américain.
Probablement parce qu'il n'y a pas de rêve interdit pour celui qui croit en son destin.
Quelques minutes plus tard, il passait en troisième, me donnait son numéro de portable et me proposait que nous nous rencontrions dès le lendemain aux alentours de 12h30.
Comme il faisait beau et que c'était le début du printemps, nous décidâmes d'aller pique-niquer au bord du Grand Canal du Parc de Versailles. Nous avions un kilomètre de marche à faire, grosso modo, à partir de mon appartement pour y arriver.
J'habitais au Chesnay dans les Yvelines.
Lui, vivait à Paris, à deux pas de la Bastille et juste en face de la Garde Républicaine.
Il débarqua pile à l'heure, m'embrassa sur le front comme un gentil garçon, et ron et ron petit patapon,  et comme si nous nous étions quittés la veille, nous continuâmes notre conversation avec en prime, peut-être, une petite timidité de se retrouver à nouveau réunis.
Comme s'il s'agissait d'un miracle... renouvelé.
Et à nouveau ce même sentiment de l'avoir à mes côtés depuis des années.
Soudain, alors que nous étions à mi-chemin,  nous fîmes une pause. Mon lacet de chaussure s'était défait... Werner s'assit sur l'herbe...
Je le regardai et sans aucun calcul de ma part, je ne sais pas pourquoi, je lui  demandai s'il pouvait me prêter son genou.
- Je peux ?
 Il me sourit :
- Tu peux...
- Merci...
Je m'assis religieusement en prenant position sur son genou gauche.
Aussitôt, ses mains se posèrent sur mes hanches mais sans aucun égarement de sa part, ni aucune réflexion déplacée.
C'était un Chevalier.
Il me faisait la cour comme au grand siècle.
Et tandis que je refaisais mes lacets,  je ne pouvais m'empêcher de repenser à la chanson d'Adamo que je fredonnais en permanence à l'adolescence :
 "laisse mes mains sur tes hanches, ne fais pas ces yeux furibonds..."
C'était d'un romantisme absolu.
Je me levai.
- C'est bon ? me demanda Werner, en souriant avec ses yeux en amande.
- Impeccable...!
Nous reprîmes la route. Il ne restait que quelques dizaines de mètres avant d'atteindre la pièce d'eau du Parc. J'étais légère comme une plume, lui aussi, si je m'en référais à son gabarit hyper mince qui lui donnait une allure excessivement jeune. Werner avait quelque chose d'une adolescence non achevée et il avait beau avoir plus de cinquante ans, son physique en accusait quinze de moins facilement.  Mais moi-même , je ne faisais pas mon âge non plus, ce qui fait qu'à nous deux, nous avions l'air de deux ados en pleine puberté.
Nous arrivâmes enfin un quart d'heure plus tard.
Comme Werner avait pris sur son temps de travail pour venir me voir, nous déjeunâmes aussitôt. Ca tombait bien, j'avais très faim.
Je déballai les quelques salades que j'avais acheté à la hâte au Centre Commercial du Chesnay et m'inquiétai de savoir s'il allait aimer.
- Tu aimes ?
Il aimait... mais il avait l'air d'aimer tout... du moment qu'il était avec moi.
C'est ce que je ressentais et cela m'émouvait...
Il me parla un peu de son métier et de sa vie, il travaillait beaucoup, énormément, trop, beaucoup trop et me raconta comment il avait embrassé sa carrière militaire, ses années à Saint-Cyr Coëtquidan et enfin son choix dans  la Gendarmerie.
- J'avais un ami qui était là dedans et j'ai eu envie de faire la même chose. Sais-tu que j'ai défilé aux Champs-Elysées en 82 ?
- Non ?
- Si...!
J'imaginai la scène...
Werner en uniforme avec son Casoar et ses gants blancs, il devait être magnifique. Il l'était déjà "sans", alors "avec", ça devait être quelque chose. Ca lui allait très bien cette profession. Plus je l'écoutais, plus ce que je découvrais de lui correspondait à ce que j'avais anticipé.
En même temps, il arrivait à un moment de sa vie où il désirait prendre un peu de recul.
- J'en ai un peu marre, me lâcha-t-il entre deux bouchées de crevettes-pamplemousse.
- Moi, je n'aurais jamais pu, dis-je à mon tour, la bouche pleine en riant et en rompant un morceau de pain, j'entends "être militaire", parce que je suis hyper désobéissante.
Je lui souris, j'adorais dire cette phrase, je ne sais pas pourquoi mais quand je la sortais j'avais l'impression de me libérer du joug de mon enfance en pension chez les bonnes sœurs où je n'avais d'autre choix que d'obéir.
D'abord à mes parents, puis à l'institution.
Je lui souris à nouveau et revins à lui.
- Tu en as marre de quoi ?
- De travailler comme un bossu.
- De ne pas prendre le temps de vivre ?
- Oui... c'est ça...
Un ange passa...
Nous nous étions installés au bord de la pièce d'eau du Parc et quelques cygnes nageaient à quelques mètres de nous, majestueusement au fil de l'eau.
C'était magnifique.
J'en profitai pour prendre quelques photos car là, soudain, je ne savais plus trop quoi dire. J'étais partagée entre l'envie de lui poser une foule de questions et le désir de faire preuve de retenue pour le laisser venir tout doucement à plus de confidences.
Je ne voulais pas être indiscrète non plus mais en même temps je brûlais de tout savoir de lui.
Une demi-heure s'écoula encore avant que l'on se sépare. Il fallait qu'il rentre au bureau et moi je devais préparer mon rendez-vous du lendemain matin où j'allais enfin signer pour mon appartement. En arrivant près de sa voiture qu'il avait garé sur le parking du Centre Commercial, une grosse Renault Espace super triste toute noire, il me prit dans ses bras et m'embrassa sur la joue.
Mais c'est drôle car, alors qu'il était empressé de me voir, de me revoir et d'avoir de mes nouvelles très vite, en tout cas, c'est ce que je devinais, j'avais comme le sentiment qu'il ne croyait pas lui-même à ce qui lui arrivait, comme s'il était dans un rêve éveillé auquel il ne pouvait s'identifier.
Alors que tout son être disait le contraire...
- Tu m'appelles, me dit Werner ?
- D'accord...
 
 
 
CHAPITRE III
 
Je n'ai pas appelé le lendemain...
Je n'ai pas appelé, pour une seule raison, je me suis retrouvée avec un vaisseau claqué dans l'œil gauche en me levant. Chose qui ne m'était jamais arrivée auparavant. Prise de panique, j'ai foncé à la clinique du coin pour voir un ophtalmo et me faire ausculter. J'étais folle d'inquiétude mais au final, ce n'était rien du tout, une mini-hémorragie complètement superficielle.
- Vous allez mettre des gouttes pendant quelques jours et tout va rentrer dans l'ordre, me dit le médecin qui était une femme.
- D'accord mais pourquoi ça m'est arrivé ce truc-là ?
- Mais c'est rien Madame, enfin !
- Ben peut-être mais je voudrais comprendre...
Elle était glaciale et, penchée sur son ordonnance, faisait comme si elle ne m'entendait pas. Je réitérai alors ma question mais elle ne répondit pas plus, du coup mon angoisse prit des proportions complètement délirantes.
- Vous pouvez me répondre, s'il vous plaît ?
Enfin, elle leva son nez, croisa mon regard et un peu agacée me dit :
- Il n'y a rien à comprendre, c'est comme ça, ça arrive à des tas de gens...
- Ben oui mais c'est dû à quoi ?
- A rien Madame, mettez ces gouttes et voilà !
- Bon très bien, au revoir...
- Au revoir, Madame.
Elle ouvrit la porte de son cabinet, d'une poignée de main ferme et bruyante, et m'éjecta hors de sa vue comme un moustique, sans un sourire.
J'avais juste l'impression qu'elle me fichait dehors, d'ailleurs je l'entendis soupirer derrière mon dos et dire tout haut : "ah, la, la..." !
Il était environ 11h du matin et mon rendez-vous chez le notaire était à 14h. J'aurais pu largement téléphoner à Werner mais prise par mon œil et l'angoisse que ça me procurait, je n'étais pas en forme pour l'appeler.
Et puis, peut-être allait-il le faire, lui ?
Mais il ne le fit pas...
Mais le lendemain, "surprise", un mot de sa part m'arriva tout droit de mon site d'écrivain. J'étais aux anges...
Trois minutes plus tard, je tombai en enfer...
"Les étoiles ne s'éteignent jamais", ça commençait mal...
"Nous ne nous reverrons pas." Ca continuait encore plus mal.
Sans dévoiler son mail que je garde secret, il me disait en gros qu'il avait attendu de mes nouvelles, n'en avait pas eu, et pour cause, et que cela lui avait fait prendre conscience qu'il n'aurait pas le courage d'aller plus loin, vu le mal-être dans lequel cette attente l'avait plongé. Il m'avouait : "A tes côtés, mon cœur bat trop fort et mes pensées se brouillent" et compte-tenu de cet état, c'était sa révélation du jour, il ne pourrait plus résister, bientôt, dans quelques semaines, dans quelques mois, il trahirait et il poursuivait en me disant :  "comment pourras-tu alors me faire confiance ? "
Il ne savait plus très bien s'il aimait encore sa femme ou non mais ce que je comprenais à travers ses lignes, c'était qu'il ne voulait en aucun cas que j'ai une fausse image de lui, une image de bassesse, que je doute de son intégrité, de son honnêteté et que bref, il ne pourrait supporter l'idée d'entacher notre relation. "Concept suranné, l'honneur existe encore"!
J'étais sens dessus dessous. Mon cœur battait à tout rompre et en découvrant ses mots, je tremblais comme une feuille.
Le soir-même, je fis lire ce mail à une amie en qui j'avais toute confiance en pensant qu'elle m'éclairerait. Au lieu de ça, alors que j'étais au plus bas, je me pris en pleine tête.
- Oh, il est compliqué, ton Werner !
- Ben non, pourquoi tu dis ça ? Il n'est pas compliqué, c'est magnifique ce qu'il me met même si c'est triste à pleurer, j'en conviens.
- Je te dis, il est compliqué ton bonhomme, là...
Non mais comment elle me parlait de Werner, "ton bonhomme"...
- Tu ne le connais pas Fred, c'est quelqu'un qui a une grande finesse, une grande élégance. Il est marié, je te rappelle, c'est normal que ça le perturbe. Et en plus, il est militaire, imagine...!!
- Laisse tomber, il est trop compliqué !
- Oui mais moi aussi je suis compliquée, c'est pas un hasard si on s'est rencontrés... Et puis, en quoi est-il compliqué ? Il s'interroge, c'est quand même normal qu'il s'interroge, non ?
Elle ne répondit pas, me regardant comme si j'étais une extraterrestre.
Au final, je pensais que j'allais aller mieux après lui en avoir parlé,  ce fut tout le contraire, c'était bien ma veine, d'un coup, là, j'étais complètement plombée. Elle n'avait pas l'air de comprendre le quart du quart de ce que je lui racontais.
Je restai donc avec ma peine et ne fermai pas l'œil de la nuit, tournant et retournant le mail de Werner et ses mots dans ma tête.
Je n'arrêtais pas de me faire les questions et les réponses.
"Mais le miroir qui me fait face me rappelle inexorablement à l'ordre", c'était son avant-dernière phrase avant de terminer par un premier et dernier baiser à son étoile inaccessible, c'est-à-dire, moi... réduite soudain, à n'être à ses yeux, qu'un pauvre astéroïde, au fin fond de sa galaxie.
Qu'il ait peur, c'était normal, mais qu'il arrête tout, d'un coup, comme çà, je ne comprenais pas... Il fallait que je lui écrive, oui, demain je lui écrirai, me dis-je avant de sombrer enfin dans le sommeil après une nuit quasiment blanche.
Je lui ai pondu le lendemain, une belle lettre, une longue lettre, par le biais d'internet, avec en titre "be not frightened", après que j'eus reçu de sa part un deuxième mail, dans lequel il me signifiait que pas moins de cent fois, et même sans doute beaucoup plus, il avait regardé son portable, compulsé sa boite Orange, à la recherche d'un signe de ma part, à la fois avide et terrifié.
Il m'avouait qu'une histoire devait se terminer à deux comme elle commençait à deux. Qu'il était enfin apaisé mais ne pouvait plus m'appeler après avoir fermé sa porte de cette façon. Qu'il aurait bien voulu le faire mais qu'il ne le pouvait pas.
"Chantal, si je t'appelle, voudras-tu bien répondre mais je ne le peux pas."
Signé Werner.
Je lui écrivis donc sur le champ comme j'avais déjà prévu de le faire avant son deuxième mail. Je lui expliquais que dans la vie, des choses nous arrivent qu'on ne maîtrise pas toujours et qui lorsqu'elles sont signées de la main du destin, comme le fut notre rencontre dans ce train, demandent peut-être de prendre le temps de réfléchir et de s'y arrêter. De faire le point sur sa vie.  Peut-être, en était-il arrivé là ?
Que la peur soit là, c'était normal, mais elle devait être un moteur et non un frein car la peur paralyse et ne fait pas avancer et l'on a toujours peur que de soi-même...
Et je me souviens même lui avoir dit :
"on ne va pas se marier demain Werner, donc aucune raison d'avoir peur".
C'est fou quand je repense à ce que j'ai été capable de lui écrire. J'étais dans l'intuition pure et je lui mettais les choses comme elles arrivaient à mon esprit. Sans restriction, avec une confiance absolue. Et pour ajouter un peu de légèreté à mes propos, je lui mis un deuxième mail humoristique.
"Ca y'est, je sais, ce qui est arrivé à mon œil, tu m'as tapé dans l'œil ...
Voilà... C'est malin !"
Mais je terminais aussi par une question : "de quoi as-tu peur ?"
Mais il ne répondit pas, préférant rebondir sur mon deuxième mail, plus léger et certainement moins compliqué pour lui. Werner était secret et, à mon avis, déjà bien emmuré depuis des années, c'est en tout cas ce que je ressentais. Il allait falloir du temps, beaucoup de temps avant qu'il n'arrive à se libérer. C'était nouveau pour lui et sa fougue n'avait d'égale que son angoisse à ne pouvoir contrôler le charivari de ses émotions, de ses contradictions et de ce que j'ouvrais en lui depuis notre rencontre.
Mais l'amour, le véritable amour, quand il nous tombe dessus, ne se contrôle pas. J'allais moi-aussi en découvrir toutes ses facettes, très vite, à mon insu.
 
 
 
CHAPITRE IV
 
A la suite de cet échange, notre relation s'enclencha  et nous nous écrivîmes quasiment tous les jours. Les vacances de Pâques approchaient...
Il me dit qu'il allait s'absenter quelques temps avec sa femme et ses enfants en Angleterre mais avant de quitter la France, il tenait absolument à acheter "les triomphes de la psychanalyse" de Pierre Daco que je lui avais conseillé de lire pour l'aider à mieux se connaître.
- Ce sera la lecture de ma semaine anglaise, m'avait-il écrit, deux jours avant de partir.
 Car Werner ne se connaissait pas.
- Je ne sais pas qui je suis, m'avouera-t-il d'ailleurs quelques semaines plus tard lors d'un déjeuner en tête-à-tête chez moi.
Moi, j'étais en psychanalyse et je savais de mieux en mieux qui j'étais, ce que je voulais et ce dont je ne voulais plus.
Lui n'avait aucune idée de qui il était.
La femme de Werner était de nationalité anglaise, je pense que c'était une juive anglaise mais je ne peux l'affirmer à 100%, en tout cas issue d'une famille vivant à Londres, d'où ces quelques jours Outre-Manche dans sa belle-famille.
J'étais vraiment touchée de voir à quel point il s'intéressait à ce que je lisais et de sa précipitation à vouloir absolument acheter ce recueil pour l'accompagner dans sa virée londonienne.
C'était comme s'il m'embarquait avec lui.
Je ne sais pas s'il s'en rendait compte mais il me mettait au cœur de sa vie malgré son statut d'homme marié, sa propension à tout stopper tout en disant l'inverse deux jours après,  sa disponibilité à mon égard malgré les contraintes de sa vie de famille et professionnelle et enfin la place qu'il m'accordait où je n'étais ni une maîtresse, ni une aventure, ni une lubie et encore moins une passade. 
Pour preuve, en revenant de son séjour anglais, il me rapporta une boite de gâteaux à l'effigie du mariage de Kate et William d'Angleterre dont les noces allaient être célébrées une quinzaine de jours plus tard, ce qui m'amena à cette réflexion que même là-bas, en famille, il n'avait cessé de penser à moi. Quant à ce cadeau, c'est simple, on aurait dit qu'il me connaissait depuis toujours. Il tombait sur ce qui me touchait avec une précision d'horloger alors que jamais je ne lui avais fait part de quoi que ce soit de mes goûts en matière de cadeau.
C'était pas grand-chose pourtant cette boite de gâteaux mais c'est le symbolisme qui y était attaché qui, lorsqu'il me la remit, me bouleversa.
Sur la boîte, il y avait un cœur... et dans ce cœur William et Kate...
C'était trop mignon, un vrai cœur d'artichaut !
Offre-t-on à une femme que l'on connaît depuis trois semaines un tel cadeau si l'on n'éprouve pas pour elle déjà des sentiments d'amour ?
La réponse est NON.
Avec ce cadeau, il m'envoyait des signes suffisamment forts de son attirance et de son désir de poursuivre pour que je ne m'inquiète en rien de la place qu'il était en train de me faire dans sa vie.
Cependant, je restai, moi, sur une certaine réserve, me protégeant encore comme si je le sentais dans une demi-inconscience dont il allait forcément sortir un jour ou l'autre, non pas pour me dégager, cette idée ne m'a jamais effleuré, mais pour réfléchir à sa vie.
Je voulais qu'il réfléchisse à sa vie avant de m'embarquer dans la sienne comme il était en train de le faire. Mais en même temps, j'étais partie prenante dans ce tourbillon qui nous poussait l'un vers l'autre et que je ne contrôlais pas plus que lui.
Nous nous textotions également au minimum une fois par jour et à plusieurs reprises, même la nuit, Werner pouvait se relever pour m'écrire, à condition qu'il ait mis ses lentilles car mon Capitaine était archi-myope. Moi, c'était le contraire, j'étais hypermétrope. A nous deux, c'est sûr, on allait trouver la bonne distance.
Un soir, alors que je m'apprêtais à plonger dans un bain bien chaud, je fus prise par une idée de génie. Je lui envoyai un sms et lui fis une proposition.
- Et si on allait faire un petit tour en Bretagne ? Toi et moi...
Pas moins de cinq minutes plus tard, j'avais déjà la réponse.
Il trouvait que c'était une super  idée et encore plus lorsque je lui proposai qu'on aille à l'hôtel passer la nuit avant de nous rendre dans nos familles respectives.
Une soirée tous les deux et ensuite...
- Comme çà, on pourra se prendre un bon petit-déjeuner ensemble avant de se séparer. Ca te dit ?
- Ah oui, ça me dit...
Il avait l'air super heureux.
- Et ensuite, toi tu rejoins ta mère à Quiberon et moi mes parents à Auray.
Et on regarde le mariage royal ensemble mais chacun de son côté.
- Super...!
J'aimais son enthousiasme.
J'étais tellement heureuse qu'il soit heureux que j'en étais transfigurée.
C'était le week-end du 29 avril et ça tombait très bien car régulièrement Werner allait rendre visite à sa mère, surtout depuis le décès de son père l'année précédente.
- Elle aimait bien cuisiner pour mon père, m'avait-il confié et quand il se rendait en Bretagne chez elle, cela lui donnait l'occasion de cuisiner à nouveau mais cette fois, pour son fils.
- Et pour la chambre, on fait comment ? On en prend deux ?
J'étais quasiment sûre qu'il allait me répondre par l'affirmative.  
Et bien, pas du tout...!
- On peut n'en prendre qu'une seule, tout est affaire de dosage en matière de pied sur le frein.
Du fond de ma baignoire, j'étais complètement retournée, je m'imaginais déjà dans la même chambre que lui et dans le même lit. Ah mon dieu, il faudrait que je m'achète une chemise de nuit !
Je raccrochai... J'étais sublimement heureuse de ce week-end en perspective.
Le jour du départ, soit la veille du mariage de Kate et William, j'avais ma séance de psychanalyse qui se déroulait dans le 13ème arrondissement de Paris. Werner me téléphona deux jours avant et, sachant cela, proposa immédiatement de venir me chercher à la sortie de ma séance.
- Je passe te prendre si tu veux ?
C'était trop gentil...
- Oui, d'accord, je veux bien... Mais tu es sûr que ça ne te dérange pas ? C'est pas tout prêt, c'est dans le 13ème.
Werner travaillait à Nanterre, soit à l'autre bout du périphérique Nord et mon psy se trouvait au sud de Paris , complètement à l'opposé.
Et bien non ça ne le dérangeait pas du tout.
Mais alors, pas du tout, du tout...
Alors que je l'avais au bout du fil, une douce chaleur m'envahit soudainement et je me disais intérieurement que jamais, au grand jamais, aucun homme n'était venu me cueillir à la sortie d'une séance de psy. Mais avec Werner, je n'avais honte de rien, j'avais l'impression que je pouvais tout lui dire, je n'avais pas à filtrer les choses ou à surveiller ce que je disais et j'avais une confiance absolue en lui, en nous, en tout.
Je lui donnai l'adresse les yeux fermés.
Lui, de son côté, m'avait donné son numéro de bureau et avait prévenu sa secrétaire que si j'appelais, elle pouvait lui passer toutes les communications. Toutes, sans exception, si elles venaient de moi.
Oui, Werner me touchait là où jamais personne ne m'avait touché avant car il me donnait une liberté d'être jamais connue jusqu'alors.
Pour la première fois de ma vie, j'avais le droit d'exister.
Quelqu'un m'ouvrait sa porte en grand et d'une façon inconditionnelle.
J'en avais les larmes aux yeux...
Mais je gardais pour moi ces états d'âme car devant lui, une part de moi était complètement paralysée, embarquée dans son désir et emprisonnée dans sa peur.
Je sentais parfaitement cette dualité chez lui mais en même temps je me laissais guider par mon ressenti qui était que j'avais rencontré quelqu'un, là, qui était hors du commun, différent de tout ce que j'avais connu jusqu'alors et qui, étrangement, me ressemblait beaucoup.
Entier, passionné, droit et généreux mais surtout, honnête dans ses sentiments.
Avec lui, il y avait toute la gamme des possibles...
Je n'allais pas tarder à en découvrir tous ses secrets...
Et ses rebondissements...