Ecrire pour vous - Discours
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EXTRAITS DE FICTIONS ET DE BIOGRAPHIES
 
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Par respect de la vie privée, le nom des personnes pour lesquelles j'ai écrit une biographie, reste confidentiel. Droits d'auteur protégés. Toute reproduction de ces textes par quiconque sans l'accord de l'auteur donnera lieu à des poursuites judiciaires.
 
 
deux livres                                                                          
                                                                                 
EXTRAIT N° 1
 
"D’aussi loin que je me souvienne, j’ai encore ce bruit assourdissant dans les oreilles … Je n’étais pas très grand. Peut-être, avais-je deux... voire, trois ans... tout au plus !
C’était la guerre. Cette drôle de guerre qui terrifiait le monde sous ses bombes qui tombaient sur les blockhaus comme des mouches. La Flak qui tirait sur les avions alliés. Les autres qui lançaient ses sirènes hurlantes et attaquaient tout ce qui bougeait dans la région. Et celles de l’usine qui longeait la maison, nous prenant les tympans comme un supplice chinois.
On avait beau être en hauteur sur les collines de Fécamp, çà ne changeait rien, on prenait tout en décibels, amplifiés par le mur du son.
C’était l’horreur, et mon cerveau ne s’en est probablement jamais remis, tant je me sens encore imprégné, aujourd’hui,  de ce tintamarre assourdissant.
Je suis né le 4 avril 1940 et je suis un garçon.
Un beau petit garçon affublé d’un prénom ridicule. Pour fêter mon arrivée dans la vie, ma mère m’a appelé « Yves-Annick », autrement dit, je ne suis ni un garçon, ni une fille, un peu des deux ou la moitié de chacun, une sorte d’hermaphrodite avec néanmoins tous les attributs masculins entre les jambes, contrairement aux escargots !
J’ai la grâce antique d’un corps féminin et je possède la « chose » incontournable de l’éphèbe que je ne suis pas.
Odette est extrêmement déçue de l’arrivée de ce fils qu’elle n’attendait pas ; arrivé après une fausse couche, un peu comme par défaut, me voilà débarqué, telle une erreur de la nature, pour réparer l’outrage de cette fille jamais née.
- Regarde Kiki comme tu vas être beau avec cette barboteuse !
On m’habille en rose.
A quelques jours de mes cinq ans, mon zizi frétillant se venge de cette incongruité et, tandis que je fais mes premiers pas dans l'histoire de ma vie, je déclare sur le champ un phimosis alarmant. Mon grand-père, médecin, dont la réputation est excellente, conseille à sa fille de me faire circoncire.
Moi, j’en conclus qu’on va me couper le zizi.
Comme je n’ai droit qu’à une anesthésie locale, je vois tout et j’assiste à tout. Le spectacle est terrifiant : on me découpe comme une rondelle de saucisse et quelques minutes plus tard, je retrouve mon titi enveloppé dans un bandage, d’où j’ai l’impression qu’il ne pourra plus jamais bouger. J’ai si peur que j’en oublie la douleur…"
 
(Biographie écrite pour Yves L. en 2006
par Chantal de Givry)
 
 
 
lecteur
 
 
EXTRAIT N°2
 
"Je suis né il y a cinquante ans et je m’appelle Pompon. J’aime bien ce nom, il me fait penser aux pompiers et j’aime bien les pompiers car ils font un beau métier, un métier « noble » comme on dit … Moi, du haut de ma petite enfance, j’aurais bien aimé avoir un papa, un papa qui soit présent et qui nous sauve ma mère et moi en nous hissant sur une grande échelle, moi, la tête dans son épaule et maman  qu’il aurait tenu par la main.
Mais je n’ai pas eu de papa.
Pendant longtemps, je n’ai pas osé poser de questions sur le fait que je n’avais pas de père. Pourtant, je me rendais bien compte en voyant mes petits camarades que je n’étais pas comme tout le monde. Par peur de déranger maman ou de dire une bêtise, je gardais le silence, précautionneux avant tout des règles de politesse que celle-ci m’inculquait.
- Mon fils, avait-elle coutume de dire, si tu veux être un homme, apprends d’abord à dire « merci », « bonjour » et « s’il vous plaît », sois sage, bien élevé, obéis, tiens-toi bien et marche droit !
- Oui Maman, m’empressais-je de répondre alors avec un grand sourire, tandis qu’elle se réjouissait d’avoir un si bon garçon à ses côtés.
Pour plaire à ma mère, j’aurais fait n’importe quoi. Quand je voyais son visage s’éclairer de joie, c’est bien simple, je fondais comme un glaçon. Alors, elle me prenait contre elle et m’embrassait, me berçant dans ses bras en m’appelant son Pompon.
Je suis né en plein été, un jour de juillet de l’année 1953, et j’ai vécu toute mon enfance à Dompierre-sur-Besbre, petit village situé à l’Est de Moulins, entouré de ma mère et de ma grand-mère.
A l’angle d’un chemin en pente goudronné, se trouvait la maison dans laquelle j’ai vécu jusqu’à mes huit ans. Petite habitation modeste au regard des gens qui habitaient la commune, elle n’en était pas moins tout à fait charmante bien que doté d’un confort minimum. Nous avions en tout et pour tout : deux chambres, une cuisine et une salle à manger, plus un vieux grenier auquel on accédait par le dehors. Comme nous ne disposions pas de l’eau courante dans toutes les pièces, nous n’avions pas de salle de bain, non plus. On utilisait donc des brocs et des cuvettes pour se laver et pour le grand décrassage, j’avais droit au baquet comme au grand siècle. Là, nu comme un vers, on me frottait avec une grosse éponge et du savon de Marseille, dans les coins et les recoins de mon anatomie chétive, de haut en bas et de bas en haut, avant de m’envelopper dans une grande serviette rêche aux couleurs défraîchies.
- Pompon, fais attention à ne pas te salir maintenant, avait coutume de dire ma mère après chaque grand lavage.
- Oui Maman, répondais-je tandis qu’elle terminait ma toilette, déposant sur ma nuque et dans mes cheveux quelques gouttes d’eau de Cologne dont l’odeur sentait bon la lavande.
Sous l’égide de ma mère et de ma grand-mère, encadré comme un jeune premier à l’aube de ses amours, j’ai grandi dans la présence des femmes et de leur chaleur, ignorant l’autorité masculine puisque aucun homme ne faisait acte de présence à la maison dans la vie quotidienne, seul, un de mes oncles, le mari d’une sœur de ma mère, venait régulièrement nous rendre visite le dimanche et nous honorer de sa présence avec femme et enfants dans la petite maison familiale. Avec sa grande DS noire et blanche, on l’attendait comme le Messie. J’aimais bien cet oncle et je l’admirais. Bien qu’il ne pouvait en aucun cas, remplacer l’absence inégalable d’un père dont je ne savais rien sauf qu’il m’était inconnu, la présence régulière de Tonton au sein de la maison était source de joie, d’autant qu’il était restaurateur et donc reconnu socialement. A mes yeux, au milieu des deux femmes de ma vie, c’était grandiose … je me disais qu’il avait un vrai métier et pas n’importe lequel, s’il vous plaît, il était restaurateur … oui … mon oncle tenait un restaurant à Moulins. De bonne classe, offrant une cuisine bourgeoise raffinée, il attirait dans ses murs les Moulinois en goguette trop contents de venir déguster ses vol aux vents ou sa lotte à l’américaine, spécialités du chef incontournables. Ses clients l’aimaient bien parce que Tonton incarnait la joie de vivre et moi j’aimais bien Tonton parce qu’il mettait de l’animation chez nous, c’était un juste retour des choses.
Mon père me manquait.
Mais, en même temps, je ne savais pas ce que c’était que d’avoir un père, ce qui me posait d’ailleurs certains problèmes, notamment en classe, quand l’instituteur, innocemment,  me questionnait sur le sujet.
- Pompon, quelle est la profession de ton papa ?
Pris au dépourvu, je ne savais pas quoi répondre.
Le maître insistait :
- Alors Pompon …
Embarrassé, je finissais par dire le plus simplement possible :
- Je n’ai pas de père.
- Comment çà, tu n’as pas de père, rétorquait l’instituteur, craignant de ne pas avoir bien ouï.
- Ben oui, je n’ai pas de père, Monsieur.
Comme si l’absence de mon père n’était pas suffisante, j’éprouvais, en plus, un sentiment de honte mal définie quand on me posait cette question qui n’avait pas de réponse. A la maison, personne n’évoquait jamais le sujet et ma mère se taisait.
Un jour pourtant, n’y tenant plus, je lui en parlai, sous couvert de lui demander ce qu’il fallait que j’écrive dans la case : profession du père.
Visiblement gênée, elle me répondit néanmoins, mais son ton de voix ne laissait aucun doute sur la suite de la discussion :
- Pompon, écoute …
- … Oui, Maman …
- La prochaine fois qu’on te demandera à l’école d’écrire quelque chose sur ton père, tu ne mets rien.
- Comment çà, rien ?
- Tu n’écris rien. Tu laisses la case vide.
Je regardai Maman, l’air surpris. Brûlant de lui poser mille questions, je n’osais, cependant, aller plus avant de peur de la contrarier. Visiblement, le sujet la mettait mal à l’aise et je sentais l’air se charger petit à petit d’une épaisse lourdeur que rien ni personne,  pas même moi, n’aurait pu chasser. Son regard, soudain absent, ne laissait aucun doute sur la teneur des fantômes qui l’agitaient et le secret qu’elle gardait sous son discours banal taraudait ma curiosité autant qu’il m’angoissait de ne pas savoir de qui j’étais le fils.
Mais je ne voulais en aucun cas contrarier ma mère qui représentait l’unique point lumineux de ma vie, c’est-à-dire tout ce que j’avais, de refuge, de douceur, de tendresse et de sécurité. Il fallait que je sois un bon garçon et un bon garçon n’ennuie pas sa mère avec des questions comme çà.
Donc, à la première question, je ne posais pas la seconde."
 
(Biographie écrite pour Christian P. en 2005
 par Chantal de Givry)
 
 
 
 
 
 
L'HOMME AUX CACHE-LUMIERES
 
Ce récit est une fiction.

 
Chapitre I
 
C’était un pauvre type et il s’appelait Anselme.
Quelle idée aussi de porter un nom pareil ! C’est vrai, il aurait pu s’appeler Pierre, Paul ou Jacques …. Mais Anselme, tout de même, décidément, c’était bien laid. Oh bien sûr, ce n’était pas l’essentiel, non ; ce qui m’avait frappé lorsque je l’avais vu la première fois, c’était sa façon qu’il avait de cacher son regard sous des lunettes de soleil, de jour comme de nuit, c’est ce que j’appris par la suite, qu’il pleuve ou qu’il vente et qu’il appelait « ses Cache-Lumière ».
Il était responsable d’une agence de conseil en recrutement et cherchait une enquêtrice pour faire des sondages.
C’est donc, au détour d’une annonce parue dans le journal local, que je me rendis la première fois au Cabinet d’Anselme.
Ignorante encore de ce qui m’attendait, j’arrivai ce matin-là le cœur guilleret et fus surprise, dès mon arrivée, de ne voir aucune pancarte au  « 4, rue des Jonquignoles » m’indiquant la présence d’un Cabinet. L’immeuble, que j’avais devant moi, était cossu mais ne semblait être habité que par des particuliers. Un peu étonnée, j’entrepris de voir s’il y avait un gardien mais je ne trouvai aucune loge, ni personne pour me renseigner : tout était désert.
Peut-être m’étais-je trompée d’adresse …?
Je regardai à nouveau mon agenda pour vérifier, mais non, c’était bien çà …
Un peu dépitée, je refermai mon calepin sans bien comprendre ce qui se passait et où j’étais quand une dame, chapeautée de cuir noir, fit irruption dans mon champ de vision et me demanda ce que je cherchais.
J’étais ravie de trouver âme qui vive et ne me fis pas prier pour qu’elle m’aide.
- Je cherche le Cabinet de Monsieur Anselme …
- Oh, mais ce n’est pas ici, me dit-elle. C’est à côté. Il faut que vous ressortiez, que vous preniez le porche bleu à gauche et au fond de la cour, à droite.
- Ah d’accord … et bien, je vous remercie.
- Mais pas de quoi, me dit-elle de sa voix un peu gouailleuse. Vous allez chez Tontonche ?
- Tontonche ???
- Oui, Anselme …. c’est Tontonche. Ben oui, faites pas cette tête. Vous lui direz qu’il a le bonjour de Suzie.
- Bon… Ben… D’accord, je le lui dirai. Merci encore.
A voir la tronche de la Suzie, je me demandai ce que serait celle d’Anselme. En tout cas, ils avaient l’air de bien se connaître tous les deux …
La réponse ne se fit pas attendre. Quelques minutes plus tard, un type droit comme un i, vêtu d’un costume gris-perle, m’ouvrit la porte sur laquelle j’avais enfin trouvé écrit en belles lettres dorées « CABINET PRIVE ».
C’était « l’homme aux Cache-Lumière ».
Sec et nerveux, il me dévisagea de la tête aux pieds.
- Madame, dit-il d’un ton glacial en réajustant sa cravate qui n’avait rien de travers, pas même le nœud impeccablement serré comme un petit trognon sous le col anglais à pattes bleu pâle.
Il était distingué.
- Je viens pour l’annonce, vous êtes Monsieur Anselme, je suppose ?
- Vous supposez bien, me répond-t-il, en passant une main sur son veston d’un air impatient. Bon, et bien … rentrez, ne restez pas là plantée !
Cà commençait mal.
En passant devant lui, j’esquissai un vague sourire pour le mettre d’humeur mais visiblement il ne l’était pas, et c’est dans mes petits souliers que je me dirigeai vers le salon d’attente qu’il me désigna.
J’étais à peine rentrée dans la pièce qu’il claqua la porte derrière mon dos.
Quel accueil !
Alors que j’entendais son pas décroître dans le couloir, je pris place dans l’un des fauteuils Louis XVI qui était là et me mis à attendre sagement mon tour. En fait, je n’étais pas seule. A ma droite, il y avait une grosse dame d’environ soixante ans avec un épais dossier sur les genoux qui attira mon attention. D’un physique atypique, imposante et maquillée à outrance, on aurait dit la Castafiore. Elle dormait …
J’en déduisis qu’elle devait attendre depuis longtemps, aussi, je sortis les mots croisés que j’avais emmené avec moi et m’y plongeais.
Au même moment, ma voisine se réveilla et avec l’air ahuri de quelqu’un qui a vu un fantôme, me demanda quelle heure il était. Je lui répondis qu’il était dix heures passées.
- Oh la, la …dit-elle en hoquetant, je me suis assoupie.
Elle remonta d’un cran sur son séant, ébouriffa quelques mèches de sa chevelure bouclée, réajusta son corsage vieux-rose un peu chiffonné par le sommeil et me confia, bien que je n’eusse aucune envie d’entamer une quelconque discussion, que c’était l’heure où son mari devait prendre ses cachets et que c’était très ennuyeux qu’il soit plus de dix heures car, quand elle n’était pas là, il les oubliait une fois sur deux. Tout çà la rendait anxieuse et elle se demandait si l’attente allait encore durer et jusqu’à quand ?
Je lui dis d’un air navré que je n’en savais pas plus qu’elle mais, voilà, que prise par je ne sais quelle logorrhée verbale, c’était bien ma veine, elle me débita dans les minutes qui suivirent tous ses malheurs les uns après les autres. C’est ainsi que j’appris que son mari s’appelait Hector, qu’ils étaient mariés depuis plus de trente ans, que leur fille aînée était morte, écrasée par un tracteur, que leur fils s’était pendu quelques temps après parce que très attaché à sa sœur, que donc son mari était tombé dans l’alcool après tous ces évènements tragiques … (on le comprend!) … et que ma foi, elle, depuis toute cette histoire, entendait des voix bizarres dans sa tête, comme un téléviseur mal éteint, ce qui lui avait valu de consulter un psychiatre dare-dare pour échapper à un début de psychose persécutrice qui n’augurait rien de bon.
- Voilà, vous voyez …
Oui, évidemment…, ce n’était pas très gai et je lui en fis part avec l’air qui convient. Mais que venait-t-elle faire ici ?
- Je viens pour les ménages.
Ah, c’était donc çà !
- Pour remplacer Monsieur Augustin, me dit-elle d’un air entendu, comme si çà coulait de source.
- Mais, qui est Monsieur Augustin, demandai-je, décidée maintenant à poursuivre le dialogue.
- C’est l’ami de Monsieur.
J’allai de surprise en surprise. Je n’allai quand même pas lui demander si Anselme était … Je n’arrivais même pas à formuler la chose.
La Castafiore dut s’apercevoir de mon trouble car elle me dit d’un air entendu :
- C’est son valet …
- Ah bon, il n’est pas …
Je ne finis pas ma phrase.
- Oh non ! … Monsieur est très propret.
- Ah… dis-je, en esquissant un sourire, mais …
J’hésitai un court instant avant de poursuivre, finalement, elle me faisait rire.
- … vous le connaissez depuis longtemps ?
- Pensez donc ! Il était haut comme trois pommes quand sa mère l’a abandonné … dans une poubelle comme un chien ! Moi, je l’ai connu plus tard quand j’ai fait des ménages chez sa tante Zoé, il avait dix-sept ans, c’était un beau petit gars, vous savez … toutes les filles lui couraient après … mais il ne s’est jamais marié le pauvre Monsieur.
Décidément, cette femme m’intriguait, elle avait l’air d’en savoir beaucoup sur tout et sur cet homme étrange.
Je risquai une question qui me turlupinait.
- Et Tontonche… çà vous dit quelque chose ?
Elle n’eut pas le temps de répondre, la porte venait de s’ouvrir brutalement. Anselme apparut, il avait l’air ulcéré. Son ordinateur venait de tomber en panne. Voilà qui n’allait pas arranger mes affaires, me dis-je.
Il huma l’atmosphère nerveusement, s’arrêta un instant sur moi avec une moue dubitative, pourquoi ?, et me demanda, comme si nous étions en plein Grand Nord, si je n’avais pas froid …?
J’éclatai de rire, nous étions quand même en plein mois d’août … ce que je lui fis remarquer mais il ne releva pas et continua de marmonner des borborygmes tout en s’agitant comme un pantin. Bon sang qu’il était mal embouché !
Il avait toujours ses verres fumés et je ne pouvais même pas voir, d’où j’étais, s’il manifestait quelque chose qui aurait pu ressembler à de la sympathie. C’était insupportable.
- Bon, Bianca, vous venez ?
Ainsi, la Castafiore s’appelait Bianca.
Celle-ci se leva, le suivit et juste avant de refermer la porte du petit salon, me chuchota du bout des lèvres :
- On se reverra …
J’étais perplexe. Pourquoi me disait-elle çà ?
Je veux dire … pourquoi me disait-elle çà, comme çà ?
Je n’avais pas de réponse …
Pas plus que pour Tontonche !
C’était bizarre … et je me sentais bizarre.
Je patientai encore un bon quart d’heure avant que « l’homme aux Cache-Lumières » ne me reçoive, ce qu’il fit en m’invitant à prendre place en face de lui dans un grand bureau que je devinai être le sien.
A peine assise et sans même prendre le temps de me questionner sur mes compétences, il me tendit un feuillet sur lequel était dessiné un plan, suivi d’un prénom et de la lettre « L ».
Interloquée, je lui demandais ce que cela signifiait.
- Je vous croyais plus intelligente que çà, Madame, dit-il sèchement.
- Ben … c’est-à-dire … je le suis … mais là, voyez-vous, je ne comprends pas …
Il me coupa la parole, légèrement agacé :
- Vous faites bien des enquêtes, non ???
- Oui … enfin …  je veux dire, non … lui dis-je en bégayant tandis que j’essayai de reprendre mon souffle qu’il me coupait sans arrêt.  En fait …
- Quoi !
- C’est-à-dire …
Je n’avais plus de salive dans la bouche, mon embarras était absolu.
Je venais de réaliser, là, soudain, en un quart de seconde, que sa demande dépassait mes compétences. Il cherchait une détective, mais oui,  c’était évident, pas une enquêtrice … et moi, je n’étais pas détective.
- Je ne peux pas faire ce que vous me demandez, articulai-je enfin.
- Mais pourquoi, dit-il en blêmissant d’un coup.
- Parce que ….
- Parce que quoi, hurla-t-il ???
- Je ne fais pas d’enquêtes sur le plan privé, Monsieur.
Il se troubla :
- Mais qui vous dit que c’est sur un plan privé, dit-il soudain sur un ton radouci.
J’étais embarrassée. C’est vrai après tout, je n’en savais rien. Peut-être était-ce mon imagination … non … ça ne pouvait l’être, cet homme était bizarre et moi … j’étais bizarre en face de lui. Je le regardai à la dérobée quelque secondes, histoire de confirmer mon ressenti, mais il se leva brutalement et me dit :
- Prenez ce poste, je vous en conjure, vous ne le regretterez pas. C’est une femme comme vous qu’il me faut … … je vous paierai bien !
A nouveau, son visage changea d’expression et sa voix si tranchante il y a encore quelques instants, devenait plaintive maintenant … comme un chant désespéré qui se meurt lentement.
Il retira ses lunettes.
- Je ne peux pas … je suis désolée, Monsieur ….
- Mais, mais … pourquoi, dit-il soudain, en se plantant devant moi l’air suppliant.
On aurait dit un enfant…
- Parce que … parce que c’est comme çà …!
Et voilà que je me mettais à bégayer moi aussi.
J’étais embarrassée et, à vrai dire, je ne savais pas pourquoi … je m’apprêtais à prendre congé de lui …quand, soudain, me revint à l’esprit la Suzie :
- Au fait, vous avez le bonjour de Suzie …
- Ah bon … vous la connaissez, dit-il surpris ?
- Non, c’est juste… enfin, je l’ai rencontrée tout-à-l’heure … c’est elle qui m’a indiqué le chemin du cabinet.
- Ah, je vois …
- Elle a dit : dites bonjour à Tontonche pour moi … c’est bien vous, Tontonche ?
Il hocha la tête avec un vague sourire ; c’était bien le premier que je voyais sur son visage depuis que j’avais fait sa connaissance, cela m’interpella.
- Et, elle vous a dit autre chose, coupa-t-il nerveusement.
- Non.
J’hésitai :
- Pourquoi ? Elle devait me dire autre chose ?
- Non, non … je disais çà comme çà … oubliez !
Il avait l’air embarrassé.
- Bon. Au revoir Monsieur. Encore désolée.
Est-ce moi ou est-ce lui, je ne sais pas. Mais au moment d’ouvrir la porte, il posa sa main sur la poignée au moment où la mienne fit de même.  Nos mains se frôlèrent un court instant.
- Pardon …
- Non, c’est moi …